Par Paul Jorion

Est-ce parce que le Produit Intérieur Brut de la Grèce aura baissé de 7% en un an, et de 16% depuis le début de la crise en 2007 ? Ou bien parce qu’avec les défections parmi les parlementaires grecs à l’occasion du vote dimanche, suivies d’exclusions de leur parti, complétées de sondages d’opinion favorables à la gauche et à l’extrême-gauche, le gouvernement grec donne maintenant l’impression de ne plus représenter l’opinion publique du pays et que, du coup, tout accord au plan voté dimanche ne signifie plus rien ?  C’est en tout cas désormais l’hésitation parmi les dirigeants de la zone euro. Le report de la réunion de l’Eurogroupe qui devait avoir lieu aujourd’hui mercredi – remplacée par une conversation téléphonique – montre qu’on est soudain mou du genou au sommet : on est passé hier du ton triomphant dans la matinée aux excuses un peu plates dans la soirée.

 

Je posais la question avant-hier : combien de temps durera cette extraordinaire imperméabilité aux faits manifestée par la Troïka qui gouverne la Grèce depuis quelques mois et s’apprête à faire de même avec le reste de l’Europe ? À savoir le petit club ultralibéral composé de la Commission européenne, de la Banque Centrale européenne, et du Fonds Monétaire international. Il semble depuis hier soir que la pluie commence à transpercer la gabardine.

M. Stiglitz, dont les analyses sont en général excellentes, se pose lui – dans un récent entretien – la question du pourquoi de cette imperméabilité aux faits. Est-ce parce que les banques de la zone euro ne se sont pas protégées contre un défaut éventuel de la Grèce, se demande-t-il ? Ou bien parce qu’on est incapable d’évaluer les dégâts qui en résulteraient ? Est-ce parce que les établissements financiers qui ont émis des Credit-default Swaps (CDS) assurant contre le défaut de la dette grecque sont en réalité bien incapables de couvrir le sinistre, s’interroge-t-il encore ?

Il y a un peu de tout cela certainement, et en particulier le fait qu’ont probablement essentiellement émis des CDS sur la dette grecque des banques allemandes parmi les moins solides et les banques grecques elles-mêmes (la stupidité humaine connait-elle des limites ? Je veux dire, qui donc a pu penser un jour qu’une banque d’un pays constitue l’assureur de choix contre le défaut de ce pays dans le paiement de sa dette ?) Mais la vraie raison est très loin d’être un authentique mystère : l’assurance-vie, dernier bastion de l’ultralibéralisme.

L’assurance-vie devait sauver le monde : l’assurance-vie devait triompher une fois pour toutes de certaines valeurs grotesques héritées du XVIIIe siècle, comme la – beuh ! pouah ! – solidarité. L’assurance-vie allait débarrasser le monde de la honte de la retraite par répartition qui fait des parents des « ogres dévorant leurs enfants et leurs petits-enfants » (dixit). L’assurance-vie allait surtout faire entrer les retraites dans le monde glorieux et sacré du profit. Mais pour cela, il fallait que le portefeuille des assureurs-vie gonfle sans cesse et inéluctablement, il fallait que la Bourse grimpe en permanence (on a pensé un moment – et certains le pensent toujours apparemment – que le High Frequency Trading donnerait un coup de main – en douce : sans qu’il faille mettre en prison un trop grand nombre d’informaticiens vendant la mèche), et surtout, surtout, il fallait qu’une obligation d’État, que la dette souveraine, ne se déprécie jamais.

Or, avec le Grèce faisant défaut – ou plutôt, avec le fait qu’on finisse par reconnaître que la Grèce fait défaut – le château de cartes s’écroule. La fin de l’assurance-vie, c’est la fin du mythe – garant d’harmonie sociale – du « tous rentiers », la fin du mythe du « tout le monde peut devenir riche, c’est juste une question d’effort ! », mythe lui aussi déjà réfuté par les faits, et depuis au moins vingt ans dans les pays occidentaux.

Non, M. Stiglitz, il n’y a jamais eu de mystère quant au pourquoi de l’imperméabilité aux faits au niveau de la Troïka !

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